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(not) a love song


De : Alain Buffard
Mise en scène par Alain Buffard
Avec miguel gutierrez, vera mantero, claudia triozzi et vincent ségal

spectacle à 20h30 (19h30 Samedi) - durée 1h30

programmation du Centre Chorégraphique National - Ballet Preljocaj
(pour en savoir plus et voir d'autres photos cliquez sur le titre du spectacle)





Qui sont-elles ? Nul n’oserait trop s’aventurer.
Mais le savent-elles elles-mêmes ?


Entre le passé qu’elles prétendent avoir eu, et la vie rêvée qu’elles ont conspiré à se raconter, la barrière est mince. Elles ont été stars, elles ont connu les plus grands, mais elles pourraient être aussi d’incurables lectrices des potins de la gloire sur papier glacé. Elles ont été inoubliables, mais on ne les reconnaît plus. Elles sont, ou croient l’être, Maria Felix et Dolorès del Rio ; comme elles pourraient prétendre, et avec la même assurance, avoir été Bette Davis, Marlène Dietrich, Gena Rowlands, Gloria Swanson. Peu importe si le temps déraille à l’occasion - c’était au siècle dernier. Peut-être qu’elles sont tout simplement des cousines sophistiquées de Solange et Claire qui, chaque soir que Genet le veut, se projettent en Madame. Qu’elles aient fait du cinéma, ou se fassent tout un cinéma, personne n’y prête garde: le Fan est là, tombé d’on ne sait où, qui leur permet d’y croire.
Car il suffit d’un rien : quelques accessoires, un peu de shantung ou de crêpe marocain. Mais, ingrédients indispensables, il faut une petite robe noire, et beaucoup de pep. Ou de humm. Elles en ont, du humm, et à revendre. Elles pestent et râlent. Mais avec du chic sans chiqué. Elle pètent les plombs ? Oui, mais en musique. Nos demoiselles ne sont pas de Rochefort ? Elles n’ont peut-être pas été vues à Venice ou à Macao ? Pas grave – elles ont bourlingué en chanson et en cinéma. Elles sont passées par « Hambourg, Santiago, Whitechapel. Bornéo ». Elles pourraient être amères de n’avoir pas connu Sunset Boulevard ; mais plutôt que d’avoir la sagesse d’acclimater la douleur, elles en jouent avec l’énergie joyeuse des désespérés. Pour cela, la complicité de leur fan, et de leur vieil ami musicien leur permet d’échapper, au moins ce soir, aux prosaïques vies mutilées qui sont notre sort commun.
Qui n’a jamais aimé une chanson au point de l’associer étroitement au plus intime de son existence ? Tel est l’immense pouvoir de certaines chansons, que d’exprimer la densité compacte de la vie, avec toute la rage et la tendresse que nous mettons à vivre. Certaines sont aussi rigoureuses qu’une tragédie classique, quand d’autres, plus volubiles, se prêtent à l’exploration nomade de leur univers. Mais toutes, ici, tissent étroitement la trame d’une dramaturgie qui passe d’abord par les affects.
(Not) a Love Song – ou les jeux croisés du théâtre, de la musique et de la danse. Car si le monde n’est pas toujours une scène, c’est bien sur la scène que tous ensemble ils en font entendre la rumeur – et la gravité.
Alain Ménil , juin 2007



De Good Boy (1998) aux Inconsolés (2005), la question du genre et des représentations de la sexualité a traversé chacune de mes pièces. L’insistance de ces enjeux me confronte à des interrogations qui sont à la fois formelles et politiques, et auxquelles je préfère me mesurer, plutôt que d’en anticiper les réponses. C’est grâce à la matérialité du processus de travail mis en œuvre sur chacun des projets qu’un jeu de résonances et de contradictions fécondes entre eux se sera peu à peu mis en place. D’étape en étape, j’ai ainsi relancé les dés d’une nécessité qui, pour moi, demeure indissociablement poétique et subjective.
Avec Dispositif 3.1 (2001), et plus encore Dé-marche (2002) je n’ai pu éluder ce rapport à la fiction et à la narration que j’avais jusqu’alors tenu à l’écart de ma recherche. Avec Les Inconsolés (2005), j’ai tenté d’épaissir les figures – pas encore tout à fait des personnages, mais plus que des silhouettes. Ces « inconsolés » m’ont permis, et ce d’une manière plus évidente pour moi, de raconter en somme une histoire, ou des histoires, en abordant aux rives du rêve et du fantasme, celles du trouble et de la transformation. Et en me confrontant aux procédures d’illusion que l’espace théâtral permet mieux qu’aucun autre, de conférer à ces quasi-personnages cette épaisseur corporelle dont je veux éprouver la densité.
Vécu comme nécessaire, et comme mutuellement dépendant du travail sur le geste et l’espace, le dialogue engagé avec la musique (en jouant de la disjonction classique et rock) et la voix (parlée ou chantée) me conduit aujourd’hui au désir de m’y engager plus directement. À l’occasion de Mauvais Genre (2003) déjà, j’avais entrepris une série de collaborations, successivement avec Claudia Triozzi, Vera Mantero et Mark Tompkins. Car je les avais invités autant pour leurs qualités d’interprètes, partie prenante du dispositif chorégraphique, que parce qu’ils étaient des chanteurs à part entière. J’avais également convié Georgette Dee pour la version à Cologne, tandis que plus tard pour le finissage de l’exposition Umstellung – Umwandlung à Vienne, c’est Dorit Chrysler avec son Theremin et sa voix acidulée qui nous donnait le change.
Depuis quelques années, je caresse le rêve de me frotter au genre difficile de la comédie musicale. Si j’ai été bercé par les grandes productions hollywoodienne, les clichés et les attendus de l’ « entertainment » m’ont souvent ennuyés. En particulier, les prétextes et les arguments traités la plupart du temps d’une manière si guimauve, qu’on en ferait à peine un mauvais « roman de gare » Avec ce projet, je voudrais contaminer les codes musicaux et dramaturgiques du genre, en puisant dans ce qui m’a nourri depuis toujours, et qui se trouve au confluent de musiques et de climats esthétiques et émotionnels très variés.
(Not) a Love Song sera pour nous l’occasion d’une dérive frayant dans les parages d’un certain cinéma - du Sunset Boulevard de Wilder au Veronika Voss de Fassbinder… : là où la mémoire des postures, des lumières, des voix, des gestes, bref l’éclat camp des artifices seront le prétexte à un genre inédit : la tragédie musicale.
Chansons donc, pour servir de support à une trame dramatique relayée par les trois personnages féminins qui se constituent dans l’ombre des souvenirs cinématographiques. Les relations de possession, de sadisme, de dépendance, de passion se développent dans ce drame de la perte de l’objet d’amour et de sa propre identité. Car le vieillissement des comédiennes ne se confond avec la perte d’un autre objet d’amour que parce que leur identité soudain vacille, de se confronter aux miroirs que leur métier, leur art auront comme à dessein multiplié. Ce sont là, les motifs qui nourrissent le cinéma et le show business dans leur aptitude à servir de métaphore de notre condition, où la fascination pour son propre double se déploie plus librement (plus crûment) que dans l’existence. Les chassés-croisés d’identités ne visent qu’à renforcer la spirale dé-réalisante de la représentation.
C’est pourquoi je ne peux concevoir ce projet qu’avec des personnalités artistiques riches, complexes, versatiles et polymorphes.
Rencontré à l’occasion de Mauvais genre donné à Danspace à New York, Miguel Gutierrez s’est imposé comme une évidence pour ce projet. Outre la force et la puissance de son jeu d’acteur il s’autorise nombre de transgressions des codes du danseur avec une brillante impertinence. Ses capacités techniques de chant, il est back vocal pour Antony and the Johnsons alimenteront les lignes de ce nouvel opus.
Si nous connaissons Vera Mantero comme une chorégraphe et une improvisatrice douée, elle excelle aussi comme chanteuse. Ses interprétations singulières de Caetano Veloso mais aussi de quelques standards de jazz lui ont valu un beau succès. Sa propension à une mobilité plastique de son corps, visage compris, démêlera les fils liés aux questions de genre qui ne sauraient être absentes de ce travail.
Claudia Triozzi est une performeuse tout autant qu’une chanteuse hors pair, capable de négocier des dérapages vocaux savamment élaborés. Sa personnalité capable d’aventure et de démesure m’a paru convenir exactement à un projet qu’auraient très certainement refusé Doris Day et Annie Cordy. Et puis travailler à nouveau ensemble, c’est aussi une manière non pas de faire un bilan mais de relancer les dés.
C’est évidemment avec les qualités singulières et les différences de chacun des performeurs que l’histoire se construira et plutôt que suivre le scénario d’un film en particulier, nous nous inspirerons de certaines scènes prélevées. Pour n’en citer que deux, je pourrais évoquer tout autant l’impressionnant face à face de Bette Davis et Joan Crawford dans Whatever happened to Baby Jane ?, ou bien encore cet autre film de Robert Aldrich, The Killing of Sister George, où Beryl Reid annonce à sa petite amie que son personnage de série TV sera assassiné lors du prochain épisode. (
Not) a Love Song se propose de figurer ces multiples pertes.
Alain Buffard
Paris, septembre 2006








Représentations ATP : Pavillon Noir
le 26 Mars 2009, 20H30
le 27 Mars 2009, 20H30
le 28 Mars 2009, 19H30


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