Sommaire

LES RÈGLES DU SAVOIR VIVRE DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE


De : Jean-Luc Lagarce
Mise en scène par François Berreur
Avec Mireille Herbsmeyer
spectacle à 20h30
durée 1h25



L'ESPRIT DU THÉÂTRE

Lundi 24 janvier 2011- 20h- Théâtre des Ateliers
Rencontre avec Jean-Paul Ricoeur, Geneviève Baurand psychanalystes et Nils Gasquet, philosophe
"règles, rites et valeurs"
en présence de Mireille Herbstmeyer, comédienne et François Berreur, metteur en scène
Lecture par la compagnie d'entraînement du Théâtre des Ateliers d'extraits de textes :
"Instructions aux domestiques de Swift, "les Serviteurs" de Jean-Luc Lagarce ?

(pour en savoir plus et voir d'autres photos cliquez sur le titre)




Une conférencière vient nous expliquer la vie, des choses, des choses de la vie, et à trop vouloir régler notre existence elle l'enferme dans des codes qui ne peuvent que nous faire sourire aujourd'hui, même si chacun peut encore s'y reconnaitre et y trouver de précieux conseils.

Mais le corps a ses raisons que la raison ignore et ne peut se satisfaire de codes. Il y a bien la solution de s'échapper dans l'imaginaire et de se rêver en parfait accord avec ses principes mais les rêves sont des songes et immanquablement les yeux ouverts il faut affronter le réel, il faudra bien laisser passer sa propre nature intime, cette bête incontrôlable qui ne laisse parler que son cœur, c'est pas risible, faisant toujours référence et ne voulant pas en démordre, à la bienséance, l'étiquette, les recommandations, le bon assortiment des objets et des personnes, le ton et l'ordre, on ne se tiendra pas toujours bien, on ne sera pas comme il faut, on risquera tout, on aura toujours peur.



Commentaire :
La notoriété de Jean-Luc Lagarce, metteur en scène et dramaturge, mort prématurément à l’âge de 38 ans en 1995, n’a cessé d’augmenter depuis sa disparition. S'il n’a pas été reconnu de son vivant comme un auteur important, c’est que son langage théâtral était trop en décalage, trop novateur pour son époque. Aujourd’hui, c’est l’un des auteurs contemporains le plus joué et dont la langue éblouissante l’identifie immédiatement. Avec sa pièce chorale « juste la fin du monde », il fait son entrée en 2008 au répertoire de la Comédie-Française.

La pièce qui nous est présentée a été écrite en 1994. Elle est reprise dans sa version originale par François Berreur, son ancien assistant. Il s’agit d’un monologue qui s’appuie sur un ouvrage de bonnes conduites dont le propos est de neutraliser les principaux moments de la vie (naissance, choix du prénom, fiançailles, mariage, veuvage) et que l’auteur taille au scalpel pour mieux en faire ressortir toute la parodie sous-jacente.

Et c’est d’une efficacité redoutable, hilarant et corrosif à souhait.

Mireille Herbstmeyer, seule en scène, discourt en conférencière rigide des règles du savoir-vivre dans la société moderne. Elle nous instruit des codes à suivre pour ne pas « se laisser déborder par les futilités accessoires que sont les sentiments et pour gérer la vie comme une longue suite de choses à régler ». Son énumération est complétée par des commentaires personnels acerbes et insolents. Au fil de l’avancée du spectacle, ses certitudes s’ébranlent et on assiste à son chavirement.

La comédienne dont la métamorphose physique et verbale s’opère sous nous yeux est exceptionnelle. Son jeu porte à son paroxysme le parcours désopilant de la jeune fiancée jusqu’au mariage puis au veuvage que les règles de la bienséance doivent accompagner et épargner, sauf que le corps a ses pulsions que la raison ignore…

Le dispositif scénique inventif et son évolution participent très justement à la dérive qui se joue de même que les silences qui amplifient les moments tragico-comiques.


A travers cette conférence anachronique, l’auteur nous renvoie – dans une langue mélodieuse et une syntaxe dense – le portrait d’une société bourgeoise sclérosée. Derrière la forme caricaturale d’un guide de convenances prétexte pour l’auteur à une critique sociale, il pointe avec une ironie ravageuse la famille, l’amour, la mort, la solitude et les valeurs d’une société qu’il rejette, ces apparences que l’on se doit toujours de sauver. Cette pièce donne aussi à entendre l’écriture fébrile de Jean-Luc Lagarce faite de sonorités, de variations et de reprises.


Ses mots donnent toute son ampleur à la dérision et au décalage des situations décrites qui, par delà le rire qu’elles provoquent, n’en sont pas moins empreintes de gravité.
C’est là la périlleuse et « grande affaire » que de pouvoir y survivre…



L'ESPRIT DU THÉÂTRE

Les Rites, les Règles, les Valeurs aujourd'hui :

Rencontre du 24 Janvier 2011 au Théâtre des Ateliers avec le public à propos de la pièce de Jean Luc Lagarce
« Les règles du Savoir vivre dans la Société Moderne “.

Présentation générale

Cette rencontre organisée par les Amis du Théâtre Populaire en collaboration avec le Théâtre des Ateliers et les Jeunes Acteurs en formation de la Cie d'Entrainement, s'est déroulée le 24 Janvier au Théâtre des Ateliers, en prélude à la représentation de la pièce de J.L.Lagarce jouée le lendemain au Théâtre du Jeu de Paume.

Cette rencontre a accueilli les intervenants suivants :
Geneviève Baurand, Nils Gascuel et Jean Paul Ricoeur, Psychanalistes
François Berreur Metteur en scène de la pièce de Lagarce,
Mireille Herbstmeyer Comédienne, Interprète de la Dame dans la pièce de Lagarce.
Le débat a été animé par Arlette Masson ( commission Esprit du Théâtre)

Vous trouverez ci-après une bibliographie des principaux ouvrages que nous avons consultés, ainsi que les textes des interventions de J.P.Ricoeur, G.Baurand et N.Gascuels :

Usages du monde, règles du savoir vivre dans la Société Moderne – Baronne Staffe – Ed.Texto
La bienséance, la civilité, la politesse enseignée aux Enfants – Erasme, J.B.de la Salle, H.Bergson -textes présentés par J.P.Seguin – Ed. Jeanmichel Place -LE CRI
La Civilisation des Moeurs – Norbert Elias - Ed.Pocket
Petit traité de savoir vivre à l'usage des enfants – Ed Mouck
Les Règles du Savoir vivre dans la Société Moderne J.L.Lagarce – Ed.les Solitaires Intempestifs
Le journal de J.Lagarce – 2 Volumes – Ed.les Solitaires Intempestifs
Le Théâtre en occident – J.L.Lagarce – Ed.les Solitaires Intempestifs

Il est possible par ailleurs de consulter le site créé par François Berreur et consacré au théâtre Contemporain :
http://www.theatre-contemporain.net/ cliquez ici



Arlette Masson

Contributions des intervenants :



JEAN-PAUL RICŒUR :RITES, RÈGLES, VALEURS

Que ce soit en acceptant d’être « délocalisé » que je parle ici, certes, mais il n’en reste pas moins que c’est en tant que psychanalyste délocalisé, puisque c’est à ce titre qu’Arlette Masson m’a demandé d’intervenir.


Il y a là quelque ironie, puisque le champ de réflexion de la psychanalyse est plutôt centré sur quelque chose qui tourne le dos à cette trilogie : ce qui nous occupe, c’est la question du sujet, comment exercer, je n’ose pas dire au mieux, mais plutôt au moins pire le peu de liberté qui nous est laissé à chacun, pour arriver à dire je : je pense, je dis, je fais, j’aime… Dire « le peu de liberté », c’est prendre acte que chacun est en effet embarrassé, retenu, barré par un ensemble de contraintes qui ne laissent qu’une toute petite zone où ce qu’on peut nommer liberté a droit de cité. Pour un psychanalyste, la première de ces contraintes qui font que les choses ne se passent que si rarement comme on le voudrait se nomme inconscient. Rassurez-vous, ce n’est pas par ce biais que je vais prendre les choses, mais je vais quand même relever que c’est Freud qui a identifié cette instance qui règne dans tout psychisme humain et qui nous fait dire : « tu dois ! il faut !» ou encore « obéis ! », instance qu’il a nommée, comme chacun le sait : « surmoi » – Lacan, lui, constatant les ravages que pouvait provoquer la dite instance, l’avait qualifiée de « féroce et obscène ».
Je préfère prendre un autre point de départ : être un sujet, c’est une chose, mais il se trouve que je ne suis pas le seul et que la première contrainte que je rencontre dans la vie, c’est qu’il y a des autres – « de l’autre », comme on dit ; et qu’à partir de là, se pose la question d’un « vivre ensemble », selon la formulation moderne, ou mieux encore, du « bien vivre ensemble ».
Pour parler de règles on pourrait penser qu’il en suffirait après tout d’une seule pour régler – c’est le cas de le dire – la question. Ce serait « ne jamais faire à l’autre ce que je ne voudrais pas que l’on me fasse ». Bergson, dans le texte qu’Arlette Masson nous a fait lire, raffine et ne craint pas d’affronter un paradoxe logique : il nous suggère « d’aimer ses amis également et chacun d’eux davantage » !
Hélas ! ce n’est pas comme cela que l’homme fonctionne, et il y a quelqu’un qui nous l’a rappelé : la réalité c’est plutôt que « l’homme est un loup pour l’homme » et la règle de base qui fonctionnerait si chacun se laissait aller, ce serait plutôt : « bouffer l’autre avant qu’il ne me bouffe ! » Il a donc bien fallu trouver un truc pour y parer, un principe régulateur en quelque sorte. Et l’on sait que la première idée qui est venue sans exception à tous les groupes humains, ça a été de peupler le ciel : on y a mis des dieux. D’où la célèbre boutade : « à peine l’homme a-t-il acquis la station verticale qu’il est tombé à genoux » ! Il a mis des dieux, et puis il lui a paru plus efficace de n’en mettre qu’un seul, un dieu qui édicterait dans une série de commandements bien précis ce que les hommes ont à faire.
Admettons que la première de toutes ces règles est d’un simplicité lumineuse : « aimez-vous les uns les autres », ou « aime ton prochain comme toi-même ».
Et c’est là que nous rencontrons le premier des mots proposés à notre réflexion : le rite. Le rite est en effet un mot d’origine strictement religieux. Ce n’est que par métonymie qu’il s’est étendu à l’ensemble des prescriptions réglant les pratiques et les cérémonies de ceux des groupements humains qui s’organisent d’une manière analogue à une église.
Mais, à propos de rites, on ne peut pas ne pas faire ici un petit détour par la psychanalyse : on sait qu’on parle de « rituels » dans certaines névroses. Mais il se trouve que Freud avait admis que ces rituels n’avaient pas d’autres visées que de protéger de l’angoisse, et que, du coup, il concluait qu’il fallait attribuer la même fonction aux rites religieux. Les rites de la religion, remarquait-il, comme ceux de la névrose, ont pour base la répression, le renoncement à certaines pulsions, et ils mettent en jeu eux aussi la culpabilité et l’angoisse de l’attente d’une punition. Freud avançait même cette hypothèse que, de fait, les religions épargnent à nombre d’individus la nécessité de se construire une névrose personnelle, dans la mesure où ces rites collectifs parviennent à contenir l’angoisse des croyants. Mais l’affaire ne s’arrête pas là : l’histoire nous a appris en effet qu’à partir du moment où on pose dieu, c’est la croyance dans tout un « ordre naturel » du monde qui en découle – et que de cet ordre est censé découler tout aussi naturellement les règles qui régissent le comportement de chacun, selon sa position dans la hiérarchie sociale et selon les circonstances du moment. Peut-on dire qu’au pied de la lettre, la règle, c’est ce qui permet… de filer droit – et de faire filer droit ?
Aussi, quand l’ordre divin vacille et que l’on coupe le cou à celui qui le représentait sur terre, s’avère-t-il nécessaire de reprendre la question à nouveaux frais. Et l’on ne s’étonnera pas que ce soit à ce moment-là de l’histoire qu’au milieu de marquises, comtesses et autres vicomtesses qui partagent toutes les mêmes prétentions, apparaisse et soit reçue avec reconnaissance une Baronne Staff qui détient tous les secrets de ce qu’il faut faire en chaque circonstance. Ce titre de Baronne mérite une remarque : certes on a coupé le cou au roi, certes c’est l’esprit de la politesse d’Ancien Régime qui doit être mis bas pour qu’apparaisse, mis maintenant au service des bourgeois, un savoir-vivre plus égalitaire ; il faut bien quand même que celle qu’on appelait « l’éducatrice de la femme moderne » affiche, comme ses autres consoeurs, une garantie de son savoir ; et ce qui a été jeté par la porte revient par la fenêtre dans ce titre pseudo nobiliaire qui garantit son savoir, fut-il révolutionnaire !
Le programme de demain cite ce texte de Lagarce : « Naître, ce n’est pas compliqué. Mourir, c’est très facile. Vivre entre ces deux évènements, ce n’est pas nécessairement impossible » – et ce que Lagarce feint de nous proposer comme solution, c’est « de tenir son rang et respecter les codes qui régissent l’existence ».
Le mot de « code » ne fait pas partie de la trilogie proposée ce soir à notre réflexion.
Mais il me semble encore plus terrible que celui de règle. C’est un mot de plus tout à fait à la mode. Combien de fois n’entent-on pas dire – et non sans un certain mépris – à propos de quelqu’un à qui il vient d’arriver quelque avatar : il ne connaît pas les codes – condamnation rédhibitoire.
La provocation de Lagarce consiste en une sorte de démonstration par l’absurde : on va dire (comme les enfants le font dans leurs jeux) qu’il existerait des réponses déjà toutes faites à toutes les questions du vivre, il suffit de se les réciter.
En somme, un « prêt à porter de la vie », ou comme quelqu’un l’a écrit : « la vie, mode d’emploi » …
Et Lagarce va nous faire énoncer ce savoir par cette « La Dame » qui parle d’on ne sait où, d’une façon grinçante et avec une ironie telle qu’elle fait, si je peux dire, « imploser » son propre propos, son trop-plein en dévoilant la vacuité. Petit détail : il faut noter qu’il n’y a qu’une occurrence dans tout le texte où elle dit vraiment je : « la loi seule est en cause et je n’y suis pour rien, n’y serai jamais pour rien», à côté de deux ou trois « je ne sais pas » très impersonnels.
Cette évacuation revendiquée du je me fait revenir à ce sujet que je disais, au début, postulé par la psychanalyse.
Faut-il souligner qu’il ne mérite pleinement ce nom de sujet qu’à partir du moment où, renonçant à s’épuiser à satisfaire à tel ou tel conformisme, il prend acte de ce peu de liberté dont je disais au début qu’il disposait ? Et ce peu de liberté il l’exerce, j’allais dire, en inventant sa vie au lieu de la croire toute faite, ou toute tracée, par les convenances et les conventions. La psychanalyse appelle cela une éthique, une éthique du sujet, c’est-à-dire une éthique qui prend pied sur ce qu’on peut nommer la vérité du désir du sujet. Éthique est un de ces mots à la mode depuis quelque temps. Mais je pense qu’il éclaire bien la problématique de ce soir. « Éthique » est venu peu à peu se substituer subrepticement au mot « morale », ou plus exactement l’éthique s’est fait le lieu des interrogations et des questions vives sans réponses toutes faites – alors qu’on évacue sur un versant moral tout ce qui concerne les normes, avec ce que celles-ci impliquent d’obligation ou d’interdiction, de contraintes et de préjugés.
On pourrait encore, sans trop forcer le trait, rapprocher cette opposition éthique/morale d’une autre division classique – que Lacan a d’ailleurs reprise à son compte – : c’est celle entre vérité et savoir. Il se trouve que nous en avons déjà croisé les éléments : la dimension de la vérité, c’est ce avec quoi se débat le sujet quand il cherche à élaborer une réponse qui soit la sienne en se dégageant de l’attendu ou du convenu – bref de la répétition ; la dimension du savoir, eh bien, on la trouve, de façon aussi grinçante que du Lagarce, dans le titre de baronne dont s’affuble Blanche Soyer, vieille fille élevée par deux vieilles filles dans un pavillon de banlieue parisienne, titre qui l’autorise à édicter de son haut les règles qui vont de fait régir la société entière, telle un législateur ou un prophète. C’est qu’en effet, si dieu est mort, où trouver quelque garantie ?
Mais la garantie de quoi après tout ?
Eh bien de valeurs, puisqu’il faut bien y venir – c’est au programme ! Notion qui, à mon sens – tant pis si cela paraît provocant – est à manier avec des pincettes : il n’y a qu’à voir un politicien la brandir pour être immédiatement assuré que le malheureux n’a plus rien de politiquement solide sur quoi s’appuyer !
Le problème d’une valeur, c’est qu’il est nécessaire de définir en quelle monnaie elle vaut : vrai, beau, bien ? Critères avec lesquels nous ne sommes assurément plus aussi à l’aise aujourd’hui qu’à l’époque de Kant ! Et comment ne pas retrouver avec les valeurs ce dont l’éthique s’était déchargée sur la morale : l’idée d’universalité. Il suffit, pour mesurer la difficulté devant laquelle on se trouve, d’évoquer quelques questions d’une brûlante actualité : ces valeurs – chrétiennes, occidentales, démocratiques, tout ce que l’on voudra –, que ceux qui s’en font les chantres voudraient imposer au monde entier, dussent-ils le faire à coup de bombes.
Je ne voudrais bien évidemment pas qu’on déduise de ce que je viens de dire que je défendrais l’idée qu’un sujet qui s’assume, au sens que j’ai tenté d’esquisser, ferait fi de toutes règles ou de toutes valeurs : il fait comme tout le monde, il « fait avec » ; mais, peut-on espérer, quelque peu averti, ayant éclairé les motifs inconscients qui déterminent tel choix ou tel autre – ce qui est particulièrement souhaitable quand il s’agit de son rapport à l’autre. Par contre, oui, je pense qu’il peut se passer de rituels !
Pour conclure, je voudrais souligner une dernière difficulté – qui pourra paraître quelque peu paradoxale : la psychanalyse nous a encore appris autre chose, c’est à regarder d’un oeil nouveau ce qu’on appelle « jouissance ». Elle nous a appris que l’être humain, à son insu « jouit » littéralement de ce dont il croît souffrir et de ce dont il se plaint. J’ai évoqué le surmoi au tout début, eh bien on le retrouve à la fin ! C’est à Lacan que l’on doit cette remarque : « jouir », c’est un ordre du surmoi. Et si l’on reconnaît que l’on peut jouir d’opprimer l’autre, il faut admettre que, de façon beaucoup plus masquée, on peut jouir d’être opprimé, jouir de se soumettre, jouir de ne jamais vivre sa vie… – et jouir d’accuser l’autre d’en être responsable. Remarquez que le thème de « la servitude volontaire » nous avait déjà mis sur la voie de cette face noire de la jouissance.
Côté jouissance, d’ailleurs, ne faudrait-il pas se poser aussi la question de celle de Lagarce à nous seriner – et avec quelle complaisance ! – ces règles où il est requis d’effacer ou d’ignorer tout ce qui pourrait être de l’ordre d’une manifestation du corps ou de l’esprit, ou de l’expression d’un sentiment vrai, au profit du fonctionnement bien réglé d’un théâtre de marionnettes ?…

Jean-Paul Ricœur

GENEVIÈVE BAURAND

A propos du Savoir-Vivre de J-L. Lagarce.
Petite parenthèse.

J’aurais envie de dire que, sous les injonctions de la Baronne, Lagarce nous invite sur un mode ironique, voire grinçant par moments, nous invite, donc, à entendre son discours à deux niveaux : l’énoncé, ce qui se dit, et l’énonciation, ce qui s’entend derrière ce qui se dit ; (Le journaliste de Libération avait déjà employé ces termes).
Il appelle ainsi, à mon sens, à une certaine transgression, celle qui confirme le désir, comme on dit que l’exception confirme la règle, à cette époque, la nôtre, où faute d’éthique on mange des règles dans une société du « tout répressif » , c’est-à-dire casse-désir, voire pousse-au-crime. Ainsi croit-on s’opposer à l’idéologie néo-libérale capitaliste du « tout est permis », où le désir disparaît aussi.
Les jeunes acteurs nous ont fait ne brillante démonstration de ce que serait cette transgression poussée à l’extrême, façon « La Grande Bouffe ». Ils ont fait ressortir d’une façon assez magistrale, le contraste entre un texte qui se lit et une action qui se déroule.
Est ce que Lagarce nous invite à inventer un espace où on pourrait, selon le mot de Lacan, « Ne pas céder sur le désir » ?

Geneviève Baurand

NILS GASCUEL

Préambule :

Je ne vais pas vous faire un exposé de psychanalyse (de psychanalyse pure ou de psychanalyse appliquée), je veux seulement répercuter une information –car information et rien d’autre, possible, envisageable.
Il s’agit d’une découverte très récente qui a bouleversé les études sadiennes : on a retrouvé un manuscrit partiel de La Philosophie dans le boudoir du marquis de Sade alors que tous les lecteurs de Sade et ses biographes, Gilbert Lély, Maurice Heine, Maurice Lever… savent que ce manuscrit était manquant depuis toujours. Chose étonnante ces pages mettent en scène un personnage complètement inconnu du texte officiel et qui s’appelle…la petite Staffe ! C’est à peine croyable, mais c’est vrai, je vous invite à vérifier l’information dans la Quinzaine littéraire, livraison de novembre 2010.
Et l’auteur de l’article fait l’hypothèse –car hypothèse et rien d’autre– que c’est là l’origine du pseudonyme de la baronne Staffe, qui s’appelait en réalité Blanche Soyer et qui aurait été marquée dans son enfance par les lectures licencieuses, faites à haute voix par les deux vieilles filles qui l’élevaient à Morsang-sur-Orge, ses tantes Elodie et Irma Fenaux. L’auteur de cet article de la Quinzaine littéraire pense que les fameuses Règles du savoir-vivre dans la société moderne de la baronne de Staffe, rédigées 45 ans plus tard, sont une sorte de tentative secrète et désespérée pour réparer les dégâts psychiques –car psychique et rien d’autre– causés par ces lectures… mais il va encore plus loin, il estime que cette tentative d’inverser tous les signes de la transgression sadienne et de remplacer –le viol par la visite, la jouissance par le plaisir, l’horreur par l’honneur–, que cette tentative trahit son motif malgré elle et qu’on peut même le démontrer en relevant les analogies frappantes qui existent entre le style de la baronne de Staffe et le style du marquis de Sade.
Je vous résume l’affaire : ces deux styles sont l’un autant que l’autre impassibles et impeccables. Ce qui les spécifie c’est le formalisme du commandement, une virtuosité froide qui atteint des sommets dans l’étiquette bourgeoise, la perversion ou bien certains délires paranoïaques. Prenez n’importe quelle scène de Sade, la plus obscène, la plus tumultueuse, eh bien, comme l’écrit le journaliste, je cite : « les protagonistes poursuivent leur propos avec politesse, leurs phrases ne se troublent pas : on dirait que rien ne se passe ». Tout est impersonnel, correct. On s’exécute, on se place, tout se dispose, la posture se défait, un autre tableau s’arrange. C’est tout à fait un baptême à la mode de Staffe ! il faut que tout se passe de telle façon, que rien n’arrive, que rien ne saille.

Nils Gascuel

Voici un extrait de ce manuscrit miraculeusement retrouvé :

La bonne correction. Pages retrouvées du marquis de Sade appartenant à

La Philosophie dans le boudoir, ou : Les Instituteurs immoraux

DIALOGUES destinés à l’éducation des jeunes Demoiselles.

Aux libertins.

Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d’une vertu fantastique et d’une religion dégoûtante, imitez l’ardente Staffe ; détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu’elle, tous les préceptes ridicules inculqués par d’imbéciles parents.

Mme DE SAINT-ANGE : Eh ! bonjour, ma belle ; je t’attendais avec une impatience que tu devines bien aisément, si tu lis dans mon coeur.

LA PETITE STAFFE : Oh ! ma toute bonne, j’ai cru que je n’arriverais jamais, tant j’avais d’empressement d’être dans tes bras ; une heure avant de partir, j’ai frémi que tout ne changeât ; ma mère s’opposait absolument à cette délicieuse partie ; elle prétendait qu’il n’était pas concevable qu’une jeune fille de mon âge allât seule ; finalement on me donne deux jours ; il faut absolument que ta voiture et l’une de tes femmes me ramènent après demain.

Mme DE SAINT-ANGE : Que cet intervalle est court, mon cher ange ! à peine pourrai-je, en si peu de temps, t’exprimer tout ce que tu m’inspires… et d’ailleurs nous avons à causer ; ne sais-tu pas que c’est dans cette entrevue que je dois t’initier dans les plus secrets mystères de Vénus ? aurons-nous le temps en deux jours ?

LA PETITE STAFFE : Ah ! si je ne savais pas tout, je resterais… je suis venue ici pour m’instruire et je ne m’en irai pas que je ne sois savante.

Mme DE SAINT-ANGE, la baisant : Oh ! cher amour, que de choses nous allons faire et dire réciproquement !

LA PETITE STAFFE, très surprise de voir dans ce cabinet un homme qu’elle n’attendait pas : Oh ! Dieu ! ma chère amie, c’est une trahison !

Mme DE SAINT-ANGE : Je te proteste, Staffe, que l’idée de cette surprise n’appartient qu’à mon frère ; mais qu’elle ne t’effraie pas : Dolmancé, que je connais pour un homme fort aimable, et précisément du degré de philosophie qu’il nous faut pour ton instruction, ne peut qu’ être très utile à nos projets ; à l’égard de sa discrétion, je te réponds de lui comme de moi. Familiarise-toi donc, ma chère, avec l’homme du monde le plus en état de te former, et de te conduire dans la carrière du bonheur et des plaisirs que nous voulons parcourir ensemble.

LA PETITE STAFFE, rougissant : Oh ! je n’en suis pas moins d’une confusion…

DOLMANCE : Allons, petite, mettez-vous à votre aise… la pudeur est une vieille vertu dont vous devez, avec autant de charmes, savoir vous passer à merveille.

LA PETITE STAFFE : Mais la décence…

DOLMANCE : Autre usage gothique, dont on fait bien peu de cas aujourd’hui. Il contrarie si fort la nature ! (Dolmancé saisit la petite Staffe, la presse entre ses bras et la baise.)

LA PETITE STAFFE, se défendant : Finissez-donc, Monsieur !.. En vérité vous me ménagez bien peu ! Mme DE SAINT-ANGE : Crois-moi, petite, cessons l’une et l’autre d’être prudes avec cet homme charmant ; je ne le connais pas plus que toi : regarde comme je me livre à lui ! (elle le baise lubriquement sur la bouche.) Imite-moi.

LA PETITE STAFFE : Ma mère pourtant m’a toujours dit qu’un jeune femme compromet son propre honneur, son propre bonheur, son propre avenir en se confiant à un homme qui n’est ni son père, ni son frère, ni son mari ; et que rien ne lui sied mieux qu’une certaine gaucherie avant d’apprendre le monde et l’aisance qu’il exige plus tard.

DOLMANCE : Tais-toi donc, petite sotte. Une jolie fille ne doit s’occuper que de foutre et d’appliquer son attention au système qui lui permettra d’être foutue de toutes les façons chaque jour.

LA PETITE STAFFE : Mais, Monsieur, la décence…

DOLMANCE : Vas-tu te taire, petite putain ? Il faut renoncer aux vertus, il le faut ! à ces vertus dont les manières sont la menue monnaie et comme la dégradation mondaine. Est-il un seul des sacrifices qu’on puisse faire à ces fausses divinités, qui vaille une minute des plaisirs que l’on goûte en les outrageant ? Va, la vertu n’est qu’une chimère, dont le culte ne consiste qu’en des immolations perpétuelles, qu’en des révoltes sans nombre contre les inspirations du tempérament. De tels mouvements peuvent-ils être naturels ? La nature conseille-t-elle ce qui l’outrage ? Non ; l’humanité est la fin du plaisir.

Mme DE SAINT-ANGE, à Dolmancé : Fort bien, mon ami ; mais ne nous sermonne pas. Fous-moi plutôt, tu ne nous convertiras point et tu pourrais troubler les leçons dont nous voulons abreuver l’âme et l’esprit de cette charmante fille.



Représentations ATP : Théâtre du Jeu de Paume
le 25 Janvier 2011, 20H30


Sommaire



Pour toute remarque ou suggestion, merci d'envoyer un mail à : ATPaixenprovence@aol.com

ATP - Aix en Provence © 2001 - 2019