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SEULS


De : Wajdi Mouawad
Mise en scène par Wajdi Mouawad
Avec Wajdi Mouawad
spectacle à 19h le 02/02/11 et à 20h30 les 3 & 4 /02/11
durée 2h

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Il est devenu une présence essentielle au fil des saisons, par ses récits bouleversants, son monde prodigieux et effroyable, ses sagas magistrales – Incendies, Littoral, Forêts, Willy Protagoras enfermé dans les toilettes. Wajdi Mouawad a un pouvoir infini, celui d’une langue façonnée par le rêve et la révolte, par le regard entier de l’enfance. Celui aussi, d’une poésie impérieuse. Libanais d’origine, Français de formation et Montréalais d’adoption, le temps est venu pour ce conteur fabuleux aux multiples vies d’interroger ce que devient la langue maternelle lorsque tout se met à fonctionner à travers une autre langue. Comment faire, quand pour redevenir celui que l’on a été, il faut redevenir quelqu’un d’autre ? Seul sur scène, il ne pouvait être question d’un autre que lui-même pour incarner Harwan, étudiant montréalais d’une trentaine d’années, se retrouvant enfermé une nuit durant dans une des salles du Musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg. La nuit sera longue, vertigineuse. Elle durera plus de deux mille ans et l’entraînera, à son insu, au chevet de sa langue d’origine depuis longtemps oubliée.



A propos de Wajdi Mouawad :

Auteur, acteur et metteur en scène franco-québécois né au Liban il y a 37 ans, Wajdi Mouawad tisse une oeuvre exubérante et métissée au souffle épique oriental, dans une langue poétique, lyrique, tendre et piquée d’éclats d’humour.
Wajdi Mouawad a vécu au Liban jusqu’à ses 8 ans avant que la guerre ne le pousse au départ en famille. Pour la France tout d’abord, puis au Québec dont il porte la nationalité depuis vingt ans même s’il s’est réinstallé en France depuis peu. C’est la découverte d’un tableau au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, le Retour du fils Prodigue de Rembrandt, qui a ramené Wajdi Mouawad à sa langue maternelle et servi de déclic au spectacle.
Directeur artistique du Théâtre français au Centre national des Arts à Ottawa, Wajdi Mouawad est aussi l’auteur de nombreuses pièces de Théâtre : Incendies, Forêts, Le Soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face… accueillies avec succès en France et au Canada.



La pièce a enthousiasmé le journal Le Monde, qui a vu dans l'écriture de Mouawad le "goût indéniable de l'absolu".
De "Littoral" à "Forêts", l'auteur et metteur en scène nous a habitués à des récits multiples où les personnages et les destins s'entrecroisent. Cette fois, il est seul en scène, mais continue de s'interroger sur les questions qui hantent son oeuvre: la guerre, l'identité, l'exil.
"Il est des moments, dans la vie, où s'impose un retour sur soi, écrit Le Monde dans son édition de vendredi. A 40 ans, Wajdi Mouawad en traverse un, qu'il met en scène, de manière très émouvante dans Seuls."
Dans ce spectacle solo, Mouawad incarne un Libanais exilé au Québec et qui prépare une thèse sur Robert Lepage. Il neige. Herwan n'arrive pas à travailler et "tourne en rond dans son nouvel appartement, nu ou presque". Il voudrait aller voir Robert Lepage, à Saint-Pétersbourg.
"C'est là que Seuls réserve une surprise, raconte Le Monde. On s'attend, comme toujours avec Wajdi Mouawad, à partir loin, à rencontrer des gens, à croiser des histoires. Et l'on se retrouve face à un homme seul, qui se dépouille peu à peu des peaux d'oignon de la parole, pour entrer dans le monde de la performance, en peignant sur son corps autant que sur les murs ce qui l'habite et lui pèse: la vacuité des jours qui se suivent en boucle, le désir d'être soi et autre, l'appel, nourri des souvenirs d'enfance, à une vie qui échapperait à la pesanteur."
Avec ce spectacle, poursuit le quotidien, Wajdi Mouawad montre qu'il sait "tisser des fresques qui vous emmènent là où l'odyssée de l'histoire rejoint celle de chacun, dans la quête sans cesse recommencée de l'amour, de la mort et de la vie à apprivoiser".
"Il y a un goût indéniable de l'absolu dans cette écriture, qui, avec Seuls, efface beaucoup des majuscules qu'elle contient, pour serrer au plus près l'intime", conclut le quotidien.
En 2006, Wajdi Mouawad avait aussi créé "Forêts" à l'Espace Malraux de Chambéry, où il est artiste associé jusqu'en 2010.



Entretien avec Wajdi Mouawad
Vous avez écrit Littoral (1997), Incendies (2003) et Forêts (2006) en étroite collaboration avec les comédiens rassemblés pour l’occasion. Comment s’articulent les diverses étapes d’un processus de création dans lequel écriture dramatique et écriture scénique semblent inextricablement entremêlées ?

Il est important d’imaginer ce que c’est qu’un groupe de personnes qui, rassemblées pour faire du théâtre ensemble, passent leur temps à se demander si ce qui est en train de se construire est valable ou non. Cette chose sur laquelle nous sommes penchés est un spectacle à venir. Nous le regardons chacun depuis notre fenêtre, si je puis dire, et nous tentons de dire aux autres ce que nous observons depuis cette fenêtre. L’effort ne consiste donc pas à dire des choses intelligentes, mais à dire réellement ce que nous observons. Il se trouve qu’il faut que cela se fasse en fonction d’un regard qui va servir d’axe à l’ensemble des regards. Ce regard est le mien. C’est-à-dire le regard de l’auteur metteur en scène. À partir du moment où cet état d’esprit est compris et accepté, vécu, on se met à travailler sur un spectacle où l’écriture et la mise en scène se répondent et se relaient. Parfois, l’écriture met en place l’enjeu de l’instant, puis, la mise en scène poursuit par la mise en place d’une atmosphère, d’un esprit. Ce dialogue se construit d’autant plus que nous comprenons le spectacle sur lequel nous travaillons à mesure que ce dialogue s’approfondit.

Quelle fable raconte Seuls ? Quelles thématiques vous permet-elle d’aborder ? Comment éclairer entre autres le titre paradoxal que vous avez attribué à ce nouveau spectacle joué en solo, mais dans lequel il est question d’un état ou d’un sentiment de solitude décliné au pluriel ?

Il m’est extrêmement pénible de répondre aux questions liées à Seuls car je suis en train de le rencontrer. Parlant de lui, j’ai un étrange sentiment d’infidélité. Comme s’il s’agissait d’une tromperie, peut-être parce qu’en vous répondant, je me trouve dans l’obligation de le définir. De l’expliciter. Or c’est comme si vous aviez promis à un fauve de le garder libre et voilà que vous vous mettez à le domestiquer. Expliquer, c’est domestiquer. Taire, c’est garder sauvage. Voilà pourquoi, à ces questions, je préfère répondre légèrement de biais en vous disant peut-être une banalité à savoir que Seuls raconte l’histoire d’un jeune homme qui va se retrouver enfermé dans un musée une nuit durant.

Comment est né en vous le désir d’écrire, de mettre en scène et d’être l’unique interprète de Seuls?

Je ne sais pas trop. Ça ne naît pas, ça se rencontre. C’est là. Une histoire en face de vous qui vous dit «c’est moi». Alors vous ne discutez pas, vous suivez, vous accueillez. Ce n’est pas très compliqué et c’est comme un savon, un poisson qui vous échappe tout le temps. Sinon, il y a des petites choses: j’en avais assez des acteurs et de leurs névroses, de leurs retards et de leurs besoins d’affection, de leur besoin de séduction. Je dis ça avec beaucoup d’amour et sans aucune amertume, mais c’est comme des parents qui, exténués par leurs enfants, vont prendre des vacances « seuls » pour retrouver un état amoureux avec la vie. Je crois qu’au-delà de bien des choses, liées à la langue maternelle et à l’histoire de ce personnage, j’avais envie et besoin de retrouver un état amoureux avec l’acte de jouer, avec le théâtre.

En quoi le processus de création adopté pour ce solo ressemble-t-il ou diffère-t-il de celui d’une pièce écrite pour une troupe d’acteurs ?

Essentiellement, c’est le fait de ne pas voir ce que je suis en train de construire. Seuls est un spectacle qui s’écrit de manière polyphonique, c’est-à-dire qui ne repose pas uniquement sur le rapport texte / acteur comme avec Forêts ou Incendies, car là, le texte ne suffit pas. Il y aura d’autres formes d’écritures comme la projection vidéo, les voix off et autres éléments qui, dans le spectacle, agissent comme des écritures alors que dans les autres spectacles, elles agissent comme des appuis au rapport texte-acteur. Or, de cette écriture polyphonique, je ne vois rien et ne verrai rien car je suis dedans, acteur. Je n’ai donc que des perceptions dont je me méfie car elles peuvent être trompeuses. Je sais combien les acteurs vivent parfois un décalage entre leur autoévaluation et les notes de jeu qu’ils reçoivent. C’est là que l’équipe avec laquelle je travaille prend une place capitale car, au-delà de leurs «corps de métiers» (scénographe, éclairagiste, assistant, costumière, dramaturge, etc.), ils sont, ensemble, un regard sur lequel je fais rebondir mes perceptions. Ils sont mes yeux.

Dans vos oeuvres, vous convoquez l’Histoire, le mythe et la légende, vous faites éclater l’espace et le temps. Comment s’est imposé à vous cet univers dans lequel le réel est traversé d’onirisme, le présent saisi à travers l’héritage revisité du passé et l’indécidable avenir ?

C’est continuellement un désir ardent de vouloir colmater les déchirures, les peines et l’ennui profond que je ressens devant le monde dans lequel je vis. Ce monde m’ennuie et me violente et je n’ai pas d’autres moyens de lui résister qu’en créant des choses qui n’existent pas. C’est la seule voie qui me redonne un lien avec l’enchantement.

Dans l’ensemble de votre oeuvre dramatique ainsi que dans l’unique roman que vous avez écrit à ce jour (Visage retrouvé, Lémeac/Actes Sud, 2002), vous n’avez de cesse de développer une réflexion sur la quête identitaire. Pourquoi cette thématique vous habite-t-elle si intimement ? Comment, pour définir ce qui fonde selon vous aujourd’hui votre propre identité, retraceriez-vous les principales étapes de votre parcours ?

Pour les étapes, j’aime bien les vols d’oiseaux. Donc, enfant et enfance au Liban; adolescence, lectures et langue française en France; étude, vie active et théâtre au Québec. Entre tout ça, des exils : le premier dû à la guerre civile libanaise, le second dû à l’expiration et au non-renouvellement des cartes de séjour en France. Bon, mais ce n’est rien et c’est beaucoup se tromper que d’accorder à ce trajet une quelconque importance. Je dirais davantage que je suis Grec par ma passion pour Hector, Achille, Cadmos et Antigone, et juif par mon admiration pour Jésus et Kafka. Je suis bien sûr chrétien, surtout par Giotto et Shakespeare. Je suis musulman par ma langue maternelle. Tout le reste n’a pas vraiment d’importance et sincèrement rien ne me déprime plus que lorsque l’on me demande pourquoi je suis si obnubilé par la question de l’identité. Car je n’ai pas du tout, mais du tout, l’impression de l’être: ce ne sont en effet jamais des questions que je me pose au quotidien. Je dirais que je suis beaucoup plus habité par la peur et la crainte de perdre la passion et la pureté qui m’habitaient lorsque j’étais adolescent. Je me pose surtout la question de la manière de vivre encore sans elles et quel sens cela peut-il avoir d’exister sans être enflammé continuellement. N’importe comment, mais être enflammé. C’est beaucoup plus crucial qu’une bête histoire d’identité. Mais je suis à l’intérieur de quelque chose et je me trompe sans doute sur moi-même.

Propos recueillis par Rita Freda

Représentations ATP : Théâtre de Cavaillon
le 2 Février 2011, 19H00
le 3 Février 2011, 20H30
le 4 Février 2011, 20H30


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