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HISTOIRE D'AMOUR


De : Régis Jauffret
Mise en scène par Teatrocinema (Chili) |
Avec Julián Marras
Soledad de Caso

spectacle en espagnol surtitré



Compagnie Teatrocinema
Créée en 1987, la compagnie La Troppa (littéralement « La Troupe » de ceux qui marchent d’un pas solide à l’heure de la dictature) laisse pour de nombreux spectateurs du monde entier de magnifiques souvenirs : univers magiques, machineries ingénieuses, une poésie tendre habitant des créations uniques telles que : El Santo Patrono, Rap del Quijote, Viaje al centro de la Tierra, Pinocchio et Jesús Betz. On garde en mémoire l’extraordinaire travail d’adaptation du roman Gemelos d’Agota Kristof.
Dix neuf ans plus tard, en 2006, suite au départ de quelques uns et à l’arrivée de plusieurs autres, La Troppa devient Teatrocinema : un vaste groupe d’artistes appartenant à plusieurs disciplines et unis par l’intérêt commun de la recherche de la beauté et de la poésie, de la narration, de l’image et de la musicalité. Le langage de Teatrocinema explore le mélange et la complémentarité des techniques et des formes narratives du théâtre, du cinéma, de la bande dessinée, de l’animation, de la photographie et de la musique.

La Trilogie
Avec Histoire d’amour, la compagnie souhaite clore la trilogie de création initiée avec Sin Sangre (adaptation du roman Sans sang d’Alessandro Baricco)) suivi de L’homme qui donnait à boire aux papillons.
S’intéressant à l’écrivain qu’est Régis Jauffret, Zagal (fondateur avec Laura Pizarro et Jaime Lorca, en 1987, de la compagnie La Troppa devenue en 2006 Teatrocinema) aurait pu, pour la scène et le théâtre, se saisir de Les Gouttes, pièce parue en 1985. Un des premiers textes du marseillais où, peut-être, comme ultérieurement dans Microfictions, chaque vie de personnage tiendrait dans une « goutte d’eau », c’est-à-dire un recto-verso.
Mais c’est Histoire d’amour, le quatrième roman de l’auteur, que les comédiens de la troupe chilienne auront retenu. Un roman où la dernière phrase fait écho au titre comme si la boucle était bouclée. Ou, et de manière plus complexe, comme si le titre, en extension, couvrait le livre jusqu’à la fin sans qu’il y ait d’éclaircissement. Un roman en forme de labyrinthe en quelque sorte, presque kafkaïen, qui commence dans une rame de métro où un professeur d’anglais suivra Sophie, une inconnue, jusqu’à son appartement et la violera. Histoire d’amour commence là, par un viol qui va se répéter tout au long du récit puisque le violeur s’éprend de sa victime et vient troubler sa vie, la violant à nouveau dans un appartement qu’il occupe avec elle, et encore dans la voiture qui la ramène, et encore et encore. A la lisière de l’insupportable, voire de l’inimaginable, Sophie demeure muette et interdite, tente de fuir, est rattrapée. Elle subit alors ce harcèlement sadique qui se métamorphose en amour délirant chez son agresseur qui lui parle enfants, mariage, vie heureuse… L’invraisemblance gagne alors le récit et l’emploi du conditionnel, chez Jauffret, révèle davantage le fantasme, peut-être la folie. Le doute s’installe ainsi dans la lecture où la narration entretient les zones floues qui conviennent finalement à faire sentir un trouble. Ce qui était donné comme un viol, par un agresseur qui est sans nom, s’épaissit de brouillages où l’enfermement, l’emprisonnement, la maladie, l’aliénation, l’obsession… sont des détails récurrents à Histoire d’amour.
Dès lors, si les descriptions confinent à une réalité, si une certaine violence se teinte d’affection, si chaque rencontre semble plausible… l’écriture (qui ne fait entendre que la seule voix de l’anonyme violeur) semble réfléchir les pensées intérieures d’un malade, soumis à des crises de divagations et de délires. Mais plus encore que ces états psychotiques, c’est peut-être bien d’une extrême solitude et d’un profond isolement dont parle Jauffret qui fait évoluer ses personnages dans des banlieues anonymes, des cages d’ascenseur, des horizons sans fin. Solitude de celui qui se parle seul et s’invente une autre vie. Isolement de celui qui vit seul s’inventant des déplacements. Solitude de celui qui s’oublie jusqu’au moment où la crise est là pour lui trouver une socialisation. Solitude de celle qui vit recluse, aussi. Sans jamais que le roman trahisse cette ambiguïté, sans jamais que le récit construise un espace de certitude, Jauffret dispose des indices tout au long de l’histoire. A commencer par celui d’un « langage muet » que Sophie parle avec l’enfant qu’elle a avec son « violeur ». A commencer par quelques aveux de maladie, de certificat médical, d’arrêt maladie… par celui qui monopolise la parole. Soit celui qui parle seul et dont la logorrhée est au commencement de toutes les histoires. Y compris celle dont chacun rêve : une « histoire d’amour ».
A mi-chemin entre le polar et le clinique, Jauffret offre un polar/clinique qui résonne à une époque (aujourd’hui) où le judiciaire vient réduire les marges du psychiatrique. Là où le carcéral concurrence l’hôpital. Là où la frontière entre culpabilité et responsabilité est questionnée.
Il y a fort à parier, dès lors, que ce roman aura « parlé » aux comédiens du Teatrocinema qui, de la Troppa à aujourd’hui, ont toujours eu le souci d’explorer les espaces troubles de l’autorité, ceux de la détention, ceux de la torture mentale… qui se sont exercés sur les consciences et les sujets. Du point de vue dramatique, Histoire d’amour offre ainsi à la troupe de Zagal une matière qui n’est pas étrangère à une histoire chilienne à peine passée. Histoire de torture, de violence, d’emprisonnement mental, de sadisme aussi… Ultime volet et mise en scène d’une trilogie qu’achève Teatrocinema, le paysage mental intérieur que décrit Histoire d’amour vaut néanmoins et aussi pour une matière esthétique et poétique au plus proche du geste du metteur en scène qui pratique un théâtre hybride et contemporain. Geste théâtral qui repose sur le théâtre d’images animées, sur le langage de la bande dessinée en noir et blanc, sur le jeu de vignettes et autres bulles, l’animation en 2D… le tressage des techniques et des supports permet d’incarner et de saisir la nature éclectique de l’action mise en œuvre dans Histoire d’amour. Là où un théâtre plus classique et un mode de jeu traditionnel feraient écran à ces foyers d’images prises à l’inconscient et à la réalité, Teatrocinema et ses ouvertures vers les autres arts de la scène et de l’image réduit ainsi la distance qui nous sépare d’états intérieurs, d’un monde virtuel, imaginaire et fantasmé. En décloisonnant le temps et l’espace, en rompant avec la linéarité et l’ordre de la succession… c’est dans le monde des turbulences mentales, les espaces chaotiques du corps, les territoires de la mémoire que fait entrer la troupe de Teatrocinema. Trouvant ainsi le moyen de restituer les soubresauts de la narration d’ Histoire d’amour ces ellipses cérébrales et ses syncopes linguistiques… ou quand le théâtre, espace d’illusions, donne la possibilité d’explorer les plis de l’esprit, les recoins du cerveau, les aveux du corps dans une image remodelée où la perfection esthétique permet de sentir la texture poétique d’un affrontement et d’une intimité irréelle.
Yannick Butel, Professeur des Universités en études théâtrales - Université Aix-Marseille I Critique, dramaturge

RENCONTRE AVEC LES COMÉDIENS À L’ISSUE DE LA REPRÉSENTATION


Représentations ATP : Théâtre Vitez
le 24 Novembre 2015, 20H00


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