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HUIS CLOS


De :
Jean-Paul Sartre
Mise en scène par Michel Raskine

Représentation supplémentaire le 24 Novembre


Avec

Guillaume Bailliart : Le garçon ; Cécile Bournay : Estelle Rigault ; Christian Drillaud : Joseph Garcin ; Marief Guittier : Inès Serrano

EN PARTENARIAT AVEC LE THÉÂTRE DU JEU DE PAUME

représentation à 20h30 - durée 1h45
(pour en savoir plus et voir d'autres photos cliquez sur le titre du spectacle)




DÉSESPOIR ET VITALITÉ

“Ma découverte de Huis clos est récente. Je savais de la pièce ce qu’on en connaît généralement : qu’elle se passe en Enfer, que « l’enfer, c’est les Autres », que le décor est un salon bourgeois avec un bronze de Barbedienne sur une cheminée, etc.Mais je ne l’avais jamais lue, ni vu jouer. Pour moi, le texte était donc resté « protégé » de lamasse des exégèses et desmises en scène : il avait échappé à cette « usure » qui guette parfois les pièces célèbres.


À la toute première lecture, ce qui m’a frappé, ce sont d’abord des détails qui me semblaient incongrus dans cet univers réputé philosophique : Estelle déclarant à Garcin : « c’est pour ta bouche, pour ta voix, pour tes cheveux que je t’aime » et vantant sa propre chevelure : « j’ai des cheveux d’or », Inès parlant des « grosses mains d’homme » de Garcin. Des détails anatomiques en somme, qui révélaient Huis clos comme une pièce extrêmement concrète, où la confrontation des corps est essentielle. Certaines métaphores m’étonnaient par leur densité. Cette évocation de la vie sur terre, par exemple : « Nous, nous battions des paupières. Un clin d’oeil, ça s’appelait. Un petit éclair noir, un rideau qui tombe et qui se relève : la coupure est faite ; l’oeil s’humecte, le monde s’anéantit ». Une phrase mystérieuse, qui est comme un résumé incandescent du monde et du théâtre.


Une des idées reçues sur Huis clos, c’est que les personnages ne s’y font du mal qu’avec les mots. J’ai découvert avec surprise qu’ils se touchent, qu’ils s’empoignent, qu’ils s’agrippent, qu’ils s’évanouissent, qu’ils se caressent, qu’ils s’enlacent, qu’ils s’embrassent... Ils sont morts,mais n’ont rien de désincarné. Et il règne entre eux un trouble sensuel constant : leur convoitise sexuelle n’est jamais en repos, leur désir de prendre le pouvoir sur le corps de l’autre est acharné. Vision curieuse de l’immortalité des corps...
Pourtant, Estelle et Garcin pleurent sans larmes (ils ont des crises de « sanglots secs ») et il est impossible à Inès de se suicider : comme si la mort interdisait certaines manifestations physiologiques,mais pas d’autres. Sartre, là-dessus, est un peu incohérent, mais c’est loin d’être gênant : ce flottement apporte à la pièce une tonalité fantastique. À cette étrangeté appartient aussi le personnage du Garçon, qu’on peut rapprocher, je crois, de l’enfant d’ En attendant Godot. Comme lui, il vient d’ailleurs, avec sa « neutralité suspecte », inquiétant et malin. C’est un peu un ange, bien qu’il soit paradoxal de parler d’un ange en enfer...


Il existe une autre ressemblance entre Huis clos et Godot : ce sont deux pièces qui, depuis leur création, n’ont jamais cessé d’être jouées et célébrées, partout dans le monde, si bien qu’elles nous parviennent déjà à travers une tradition. Une tradition floue et implicite, sur laquelle il est difficile de prendre un véritable recul, l’état de la société et l’état des moeurs n’ayant pas assez changé depuis la mort de leurs auteurs. Je pense en effet que les personnalités puissantes de Jean-Paul Sartre et de Samuel Beckett ont exercé, volontairement ou involontairement, une sorte d’intimidation sur leurs interprètes.


On entend souvent dire que l’écriture de Huis clos est conventionnelle. Il est vrai que les emprunts au vaudeville y sont nombreux, mais ils sont revendiqués avec humour. Les personnages nous sont d’abord présentés comme des archétypes : Garcin arbore sa virilité, celle du héros qu’il prétend être, et Estelle sa mondanité, d’une façon assez caricaturale. Mais les masques finissent par tomber et les salauds doivent « passer à la caisse ». Là se situe la noirceur de la pièce : au point où la vérité s’avoue, où les personnages doivent accepter de se dévoiler.Alors les archétypes puissamment dessinés volent en éclats et ces criminels accèdent même à une certaine grandeur : Estelle, par exemple, révèle tout à coup une gravité et une profondeur inattendues. C’est elle qui subit de la part des deux autres la torture la plus violente. Elle sort pourtant de cet épisode, calme et forte, comme « lavée ». Planter un personnage, le mettre en scène, puis le faire exploser, c’est ce que permet la forme relativement classique qu’utilise Sartre. En cela, cette forme me convient.


J’ai été captivé par ces personnages, par leur santé, par leur énergie : ils ne renoncent jamais à se battre, avec acharnement. Pas pour leur survie, puisqu’elle leur est acquise, mais pour maintenir leur intégrité de personne, pour préserver leur unité. La description que fait Sartre de tous ces grands et petits combats par lesquels l’individu tente de se conserver entier dans le rapport aux autres est très belle. C’est, bien sûr, un thème philosophique,mais il n’est jamais présent dans la pièce de manière didactique ou ennuyeuse. De plus, il fait écho à ce que nous vivons aujourd’hui : dans une société où l’individu est sans cesse obligé de se positionner et de se repositionner par rapport aux miroirs qu’on lui tend, et aux images qu’ils doit renvoyer, le thème sartrien du regard ne perd aucunement sa pertinence... L’univers de Huis clos n’est pas étranger au nôtre. Sartre décrit un monde où les individualismes sont au premier plan, parce qu’il n’y a pas grand chose d’autre à faire que de se débrouiller tout seul. Inès, Garcin, Estelle ne sont pas - ou plus - reliés à l’histoire du monde. Ils n’existent que pour eux mêmes. Ils sont seuls. D’où ce mélange de désespoir et de vitalité qui les caractérise.


Sartre ne traite pas de thèmes abstraits, il pose des questions très concrètes : que faire de sa peau ? Qu’est-ce que c’est, mentir aux autres ? Comment séduire les autres ? Qu’est-ce que l’attirance sexuelle ? Pourquoi désirer qui ne vous désire pas ? La force de Huis clos, c’est l’adéquation entre la réflexion de Sartre et la forme dans laquelle il a choisi de l’exprimer. Car ce sont les questions mêmes du théâtre : qu’est-ce que le mensonge ? Pourquoi prendre un masque ? Des masques ? Qu’est-ce que le jeu des rôles ? Où est le faux ? Où est l’authentique ? C’est ce condensé vertigineux du monde et du théâtre qui m’a séduit dans la pièce.”


Michel Raskine


Propos recueillis par Anne-Françoise Benhamou pour la création du spectacle en mars 1991


À LA MERCI DES AUTRES

Les trois « autres » de Sartre sont punis exactement par où ils ont péché, suivant une justice qui n’a rien d’extérieur : ils ont choisi d’exister à travers la conscience des autres, par le sadisme et la volonté de puissance : Estelle a fait souffrir son amant, Inès son amie et le mari de celle-ci, Garcin s’est plu à torturer sa femme ; c’est de ces crimes qu’ils sont châtiés : maintenant ils n’existent plus que sur le mode du pour « autrui ». Dans la scène la plus belle et en même temps la plus ambiguë de la pièce, Garcin veut fuir : de toutes ses forces il appelle la souffrance physique plutôt que cette lente et insidieuse torture morale. La porte de la chambre s’ouvre à deux battants pour le laisser passer.


Il reste. C’est d’abord qu’il est lâche, et que sa lâcheté est inscrite en lui, irrémissiblement.


Si Estelle croyait à son courage, si elle faisait confiance à sa spontanéité créatrice, bref à sa liberté, au lieu de l’enfermer dans la figure que dessinent de lui ses actes passés, il serait sauvé (mais si elle pouvait le sauver, si elle était capable de l’aimer, elle ne serait pas en enfer et lui non plus). Mais s’il reste, c’est aussi que partir serait s’avouer vaincu, ne laisser subsister de soi que cette image, gravée dans la conscience d’Estelle et d’Inès, qui est celle d’un lâche, accepter d’être assimilé une fois pour toutes à la résultante de ses actes ; bref avoir perdu la partie. Chacun de nous connaît de ces unions qui semblent cimentées exclusivement par la détestation réciproque (...) cette situation de deux êtres rivés l’un à l’autre par le mépris ou la haine. Sartre nous découvre la nature secrète de leur chaîne : elle lie deux êtres dont chacun a choisi d’exister à travers la conscience d’autrui, pour qui par la suite, perdre le témoin détesté serait cesser d’exister. (...) L’Enfer, dit quelque part Georges Bernanos, c’est quand on ne peut plus aimer ; pour Sartre, c’est quand on ne peut plus être aimé, mais c’est au fond la même chose. (...)


L’Enfer, c’est justement quand on n’a plus le pouvoir de se sauver par soi-même, qu’on est entièrement à la merci des autres, et qu’il n’y a plus à espérer ni la rencontre miraculeuse ni salvatrice, ni le sursaut de l’être intérieur qui, par exemple, permettrait soudain à Garcin d’être brave. « Je crois », dit le curé de campagne de Bernanos à la dame du château, « que si Dieu nous donnait une idée claire de la solidarité qui nous lie les uns aux autres, dans le bien et dans le mal, nous ne pourrions plus vivre en effet ». La pièce de Sartre nous permet de nous former une idée, au moins approximative, de cette solidarité : elle atteint ainsi une sorte de grandeur spirituelle qui se situe au delà même du contenu intellectuel de I’oeuvre et que nous trouvons chez Malraux et Bernanos.


Claude-Edmonde Magny
Les Lettres Françaises 23 septembre 1944

Création de Huis clos le 27 mai 1944 au Théâtre du Vieux-Colombier à Paris, mise en scène de Raymond Rouleau.


SE TAIRE

J’enrage de n’être pas poète, d’être si lourdement rivé à la prose. Je voudrais pouvoir créer de ces objets étincelants et absurdes, les poèmes, pareils à un navire dans une bouteille et qui sont comme l’éternité d’un instant. Mais il y a en moi quelque chose de noué, une secrète pudeur, un cynisme trop longuement appris, et puis de la disgrâce aussi ; mes sentiments n’ont pas trouvé leur langage, je les sens, dès que je les touche, je les change en prose. Le choix des mots me trahit. Si je commence, si je trouve une phrase poétique, il s’y est glissé un mot qui la déchire, un mot trop pointu, trop net ; le mouvement de la phrase est oratoire, elle roule - et si je veux l’arrêter, la voilà pesante et sonore dans une immobilité superbe de matamore. Je ne sais ce qu’il faudrait. Peut-être prendre appui sur les rythmes réguliers. Ou plutôt je ne le sais que trop : il faudrait me taire.


Jean-Paul Sartre
Les carnets de la drôle de guerre 9 mars 1940
CONVERSATION
Simone de Beauvoir
Et maintenant, où en êtes-vous par rapport au théâtre ?
Jean-Paul Sartre
Je n’écris plus de pièces, c’est fini.
Simone de Beauvoir
Pourquoi ?
Jean-Paul Sartre
Pourquoi ? Il y a un âge où on se déprend du théâtre. Les bonnes pièces ne sont pas écrites par des vieux. Il y a quelque chose d’urgent dans une pièce. Il y a des personnages qui arrivent, qui disent : « Bonjour, comment vas-tu ? » et on sait que dans deux ou trois scènes ils seront coincés dans une affaire urgente dont ils se sortiront probablement très mal. Ça c’est une chose qui, dans la vie, est très rare. On n’est pas dans l’urgence ; on peut être sous le coup d’une grave menace, mais on n’est pas dans l’urgence. Tandis qu’on ne peut pas écrire une pièce sans qu’il y ait urgence. Et vous la retrouvez en vous même cette urgence parce que ce sera celle des spectateurs. Ils vivront dans l’imaginaire un moment d’urgence. De sorte que le théâtre qu’on écrit vous met, quand il est joué, dans une espèce d’état d’urgence tous les jours.
Simone de Beauvoir
Mais pourquoi est-ce que, étant âgé, vous ne pouvez plus ressusciter cette urgence ? Vous devriez, au contraire, penser : « Après tout, je n’en ai plus pour longtemps à vivre. Il faut que je dise les dernières choses que j’ai à dire rapidement. »
Jean-Paul Sartre
Oui, mais je n’ai rien à dire au théâtre pour l’instant.
Simone de Beauvoir
Entretiens avec Jean-Paul Sartre Août-septembre 1974














Représentations ATP : Théâtre du Jeu de Paume
le 20 Novembre 2007, 20H30
le 21 Novembre 2007, 20H30
le 22 Novembre 2007, 20H30
le 23 Novembre 2007, 20H30


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